


Les 13 matelots
Nous étions treize matelots,
Ami marin, lève ton verre,
Qui partions affronter les flots,
Tire la drisse, hisse et ho.
De Lorient à Valparaiso,
De Santiago à Quimper,
Le lambic nous réchauffe les os.
Comme baleine pour son baleineau,
Le plus hardi de ces matelots,
Qu’il était brave, qu’il était fier
Fut happé par un cachalot
Comme Jonas et Pinocchio.
Ne sommes plus que douze matelots,
Soizic, ressers-nous de la bière !
Mais pas la piquette de Landernau
Monte à la hune, vire au guindeau.
Tanguy s’empaffa sur un cargo
Ou sur un paquebot de croisière :
Pavillon corse ou du Monténégro.
Nourrit les crabes et les bulots
Nous n’étions plus que onze matelots
A célébrer notre compère.
Le cidre soigne mieux qu’un sanglot.
Monte ton foc, tire au cordeau.
Une marée d’un noir de corbeau,
Crêpe de deuil qui désespère,
Englua Mériadec le jeunot
Ainsi que des millions d’oiseaux.
Dix matelots avions le cœur gros.
Aucun chouchen de Saint-Nazaire
Ne vaudra celui de Concarneau,
Ni son poiré, ni son pommeau.
Jakez se chopa dans un bordeau
Un virus qui mène en enfer.
Son épitaphe tient en quelques mots :
« Une belle blonde l’a mis KO. »
Loïc repêchant de leur rafiot
Des migrants d’un pays en guerre,
Son chalutier fut saisi aussitôt :
Il croupit au fond d’un cachot.
Abordant le continent nouveau
En plastiques et en polymères,
Gwenn s’asphyxia avec un copeau
Comme tortue des Galápagos.
Nous trinquâmes les sept matelots,
Notre Dame écoute ma prière :
Offre-nous des bancs de maquereaux
Quand baisse le cours du cabillaud.
Yann attrapa un gros lumbago
En déplaçant des containers.
Il devint, pour préserver sa peau,
Vigile de nuit en entrepôt.
A six matelots nous bûmes un pot ;
Mais lorsque je me désaltère
Ma vision se trouble un peu trop
Doublant les murs de Saint-Malo.
Karadec, qui n’était pas manchot,
Sous la plume d’un fonctionnaire
Finalisant quelques plans sociaux,
Pointe au chômage à Plouguerno.
Nous trainions à cinq matelots
Ajoute du Picon amer
Mais pas trop d’eau, dedans mon Pernod :
Il faut garder pavillon haut.
Comme le climat devenait trop chaud,
Un tsunami non nucléaire
Fracassa d’Elouan le bateau
En deux coups de cuillère à pot.
Nous chantâmes, nous quatre matelots :
Vive les bolées du Finistère
Vive ses choux fleurs et ses artichauts,
Ses algues vertes et ses bistrots !
Gaël pourtant pas un alcoolo,
Juste un bon vivant de première :
La cirrhose lui a jauni la peau
Et l’a expédié au tombeau.
Vaillamment, notre dernier trio
Transporta jusqu’au cimetière,
Pour le mettre en perce, un tonneau :
Afin qu’il s’égaye là haut.
Armel, voyant qu’il était homo,
Qu’allait-il faire dans cette galère ?
Débaucha mon dernier poteau.
La vapeur gonfle les tuyaux.
Je me retrouve seul comme un idiot.
Plus personne pour choquer mon verre.
Santiano, je te dis Kenavo !
Faut-il que je me mette à l’eau ?